A WORLD OF PART-OBJECT PHANTASIES
Les dernières peintures de Margaux Valengin interrogent la corporéité à la fois comme artifice et comme animalité, mettant en scène des fables richement ambiguës d’agression, de protection et de vulnérabilité corporelles, souvent entre des êtres appariés. Les corps qui peuplent ces œuvres convoquent des atmosphères plus sombres, plus intériorisées et plus explicitement psychiques que dans ses peintures récentes précédentes, et font fréquemment face au spectateur dans une adresse directe, dotée d’une forme d’autorité iconique. Qu’ils soient humains, chevaux, chiens ou chats, ces figures tendues, articulées, fragmentaires projettent silencieusement la défiance, la protection, une excitation sinueuse, une menace nocturne ou une mélancolie diffuse.
Un motif récurrent dans ces nouveaux travaux est celui de l’animal gardien associé à un corps féminin vêtu, comme dans Grimes (2025), Un, deux, trois, quatre, l’orgueil, l’audace, l’usure (2025) et Caramel Oil (2025). Les corps féminins y sont représentés soit comme des fragments, soit tronqués par le cadrage de l’image. Ils sont aussi simultanément sexuels et sexualisés, avec une intensité affirmée. En parallèle de leur forme fragmentaire, le caractère fétichiste de leurs vêtements accentue leur dimension d’objet, faisant de ces figures énigmatiques les « objets partiels » annoncés dans le titre. Ce terme, forgé par la psychanalyste Melanie Klein dans les années 1920 (conjointement, fait notable, à l’émergence du surréalisme), désigne la vie fantasmatique du nourrisson, dans laquelle l’angoisse est gérée par la scission du corps du parent nourricier en objets « partiels », bons ou mauvais. Ces objets partiels, s’ils demeurent tels, deviennent alors l’objet d’une fétichisation (c’est-à-dire d’un attachement érotique). Dans les mises en scène de Valengin — rendues avec son habituelle virtuosité picturale, dont la perfection lisse évoque elle-même une qualité fétichiste — le fétiche prend plusieurs formes. Il peut s’agir d’un costume de dominatrice, comme dans Un, deux, trois, quatre, l’orgueil, l’audace, l’usure (2025) ; ailleurs, d’une combinaison qui épouse étroitement mais délicatement la figure, telle du miel ou du cellophane, laissant apparaître la chair ; ou encore d’un costume composé de segments évoquant l’insecte, comme dans Grimes (2025) et Chevalière bleue (2026), suggérant l’armure. Dans la plupart des cas, ces secondes peaux ajustées font écho à la tension de la chair animale, tout en signalant contrainte et stylisation. Une exception à ce schéma apparaît dans Optimal velu poilu (2025), où le corps féminin semble disparaître dans un fragment serré de tissu resserré, tandis que le long museau du chien est dramatisé par son front abaissé, placé de manière protectrice devant la figure.
Cependant, si les chats, chiens et chevaux semblent souvent jouer le rôle de sentinelles, il arrive que ce soit la figure humaine qui les protège, comme dans Caramel Oil (2025) ou Chevalière bleue (2026). Néanmoins, bien que ces animaux soient généralement des créatures domestiques, ils semblent ici à peine tels : les chats frôlent le puma, les chiens évoquent davantage des loups, et les chevaux ne sont pas de dociles poulains, mais des montures indomptées lancées au galop. Bien que ces animaux ne soient parfois représentés que partiellement, il est sans doute significatif qu’ils ne renvoient généralement pas à des objets partiels (une exception possible étant Un, deux, trois, quatre, l’orgueil, l’audace, l’usure [2025], où le corps du cheval est disséminé en fragments à travers le plan pictural).
Dans l’ensemble de ces nouvelles peintures, la conjonction des éléments de composition est si frontale et explicite — renforcée par de fréquents contrastes d’éclairage entre les différentes parties — qu’elle invite immédiatement le spectateur à s’interroger sur la nature de la corrélation mise en scène. La relation n’est pas érotique ; l’éros imprègne ces peintures, mais il réside moins dans une friction entre les éléments que dans l’articulation et la musculature propres à chacun d’eux. Si les œuvres de Valengin suggèrent l’héritage du surréalisme, leurs juxtapositions ne sont pas surréalistes au sens, par exemple, de la « rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » de Lautréamont — c’est-à-dire qu’elles ne cherchent pas à produire des rapprochements surprenants ou déconcertants. Elles évoquent plutôt des tensions psychiques liées au pouvoir et à la dépossession, que seul l’acte de faire image peut articuler — tout en en conservant intactes les intensités.
